Évacuons immédiatement l’éléphant dans la pièce. On sait que le studio et toutes les personnes impliquées dans la campagne promotionnelle, des acteurs aux attachés de presse (qui ont fait ce qu’ils pouvaient), ont tout fait pour que la presse ne parle pas de “suite” à The Social Network en citant The Social Reckoning. L’indication est claire, ce n’est pas une suite, c’est un “film compagnon”. L’idée est d’éviter de “trop” faire le lien entre ce nouveau sujet et l’un des films les plus marquants du 21ᵉ siècle (qui a malgré tout perdu l’Oscar contre Le Discours d’un Roi).
On comprend cette inquiétude de la part du studio. Passer après l’un des biopics les plus réussis de sa génération, sans David Fincher à la barre ni même le casting original, c’est comme se lancer dans un sequel de Seven sans… bah pareil. Du coup, mieux vaut éviter la comparaison. Toutefois, et sans aucune malice de notre part, il n’y aura pas de “film compagnon”. Parce que lorsque l’on s’appelle The Social Reckoning, titre jouant évidemment commercialement sur l’aura de son aîné, qu’on reparle de Facebook et qu’on remet en scène Mark Zuckerberg (cette fois joué par Jeremy Strong), la comparaison est inévitable. On peut dire que ce serait presque de mauvaise foi de ne pas la faire, comme si nous voulions occulter ce que représente The Social Reckoning et donc occulter le film.

D’ailleurs, la filiation ne s’arrête pas là puisque ce long-métrage est le fruit de l’écriture d’Aaron Sorkin, tout comme The Social Network, accompagné par Jeff Cronenweth à la photographie, tout comme… vous devinez. Mais cette fois, c’est bien Aaron Sorkin qui reprend la caméra, avec Alexandre Desplat à la bande-son en remplacement d’Atticus Ross et Trent Reznor. Ici, le récit se déplace entre 2019 et 2020, lorsque Frances Haugen (Mikey Madison), ingénieure chez Facebook, rentre en contact avec le journaliste d’investigation du Wall Street Journal, Jeff Horwitz (Jeremy Allen White), pour lui révéler certaines pratiques de l’entreprise et des milliers de documents officiels qui donneront lieu à l’enquête des Facebook Files.
La réussite de The Social Reckoning ? Ne pas vouloir être The Social Network
Sorkin n’a que faire de la personnalité de Mark Zuckerberg et préfère un angle bien plus politique. Les Facebook Files sont un moyen pour Sorkin de charger qui de droit en remettant le nez du spectateur dans ce que nous avions, inconsciemment ou non, un peu occulté : le poids des réseaux sociaux sur les nouveaux enjeux sociétaux. On n’est plus dans le fantasme d’une chambre d’étudiant avec un code écrit sur une vitre, on est sur les conséquences, des années plus tard, de cette forme d’expression démocratique qui n’en est, en réalité, pas du tout une. Une prise de conscience, ou plutôt, un rappel. À ce titre, le prologue et le dernier acte sont peut-être ce qu’on a vu de plus percutant au cinéma ces dernières années, et sans la satire de Digger.

Oui, le récit est glaçant et le casting porte bien les mots de Sorkin. Mais cela, qui en doutait réellement ? S’il y avait bien une chose sur laquelle on savait que le film serait une réussite, c’est sur son écriture. L’auteur est l’un des maîtres des dialogues ciselés et il était tout autant responsable du succès de The Social Network que le reste des personnes impliquées. Sous sa plume, les faits sont des uppercuts. À cet égard, The Social Reckoning est bien plus proche de sa série The Newsroom que de sa collaboration avec Fincher. Là est la réelle filiation, même si on comprend qu’elle est moins vendeuse pour le grand public.
Desplat fait parler son talent, Madison survole ses camarades, Strong a la bonne idée de ne pas copier Jesse Eisenberg, Aaron Sorkin montre une maîtrise de la caméra avec des plans solides. En l’état, The Social Reckoning est autant une réussite cinématographique qu’une piqûre de rappel qu’il est toujours bon d’administrer.
Le problème de The Social Reckoning ? Ne pas pouvoir être The Social Network
Sauf que. Sauf qu’on ne peut pas passer derrière The Social Network sans casser des œufs et Sorkin rentre dans un poulailler avec des après-ski. Sa mise en scène est propre, mais sans élan. Il filme ses mots plus qu’il ne raconte ses images. Il ne parvient pas à insuffler cette énergie à la caméra qui lui éviterait plusieurs passages à vide, lorsque l’enquête est en place et qu’il n’y a plus qu’à attendre la résolution. Sorkin a une écriture pensée en épisode et sur un long-métrage, il n’est pas à la hauteur des maîtres qu’il cite. D’ailleurs, le bonhomme commence à traîner de sérieux tics d’écriture et certains dialogues, certains traits d’humour deviennent presque parodiques (sauf chez Betty Gilpin et Bill Burr qui sont nés pour déclamer des proses de Sorkin).

Résultat, on a l’impression que le film commence réellement lors de son troisième acte alors qu’on aurait voulu tailler dans le gras à bien d’autres moments. À commencer par la présence de Mark Zuckerberg dont la figure (de Strong, pas du vrai Mark) sert toujours d’affiche publicitaire là où son intérêt au scénario est… plus que passable. Pouvait-on avoir le même film sans lui ? Certainement. Le vendre sans lui ? Certainement pas. Autre aspect problématique : en cherchant absolument à créer l’alchimie entre Haugen et Horwitz, Sorkin flirte bien des fois avec la romance, alors qu’elle n’a pas lieu d’être. Ce qui donne une atmosphère étrange où une scène entre les deux va installer une ambiance, mais en sous-entendre une autre en décalage avec la première.
C’est là qu’on revient avec notre éléphant : le film est admirable pour ce qu’il est et se plante pour ce qu’il n’est pas. Sorkin n’est pas Fincher, Desplat n’est pas Ross et Reznor, Facebook n’est pas The Facebook, etc. Et même en enlevant l’énorme mammifère, il reste un film qui questionne, mais ne percute pas suffisamment. On en ressort avec la sensation que The Social Reckoning veut être plus grand qu’il ne l’est, peut-être justement à cause du poids de son aîné qui pèse sur ses épaules. Un film efficace, pertinent, bien joué et dont certaines scènes remuent quelque chose en nous, mais qui reste inabouti, imparfait, trop sage par moments, trop lent ou trop plat à d’autres. The Social Reckoning voulait nous retourner, il nous a juste bousculés. Statut : c’est compliqué.